Dans le monde du tangible, du palpable (par comparaison avec les mondes des idées, des courants de pensée, des concepts ou des expressions relevant de l’art) aucun matériau, aucun ensemble de matériaux, aucune composition, aussi complexe et aboutie soit-elle, aucun système, aucune fabrication, produit-e par l’homme ne peut prétendre à l’éternité… ceci est vrai de toute chose et le bâtiment n’y fait pas exception.
Dans le même temps les matériaux nécessaires pour assurer les mêmes fonctions, soit en utilisation directe, soit entrant dans une composition complexe sont :
- soit issus d’une origine renouvelable (donc demandant d’atteindre sa maturité avant d’être utilisée, dit autrement “ne pouvant pas être prélevé à un rythme supérieur à ce que la nature peut produire”)
- soit issus d’origine fossile, auquel cas, forcément dans la quantité totale connue, extractible et exploitable dans des conditions soutenables
Il est donc extrêmement important de prendre en compte ces deux réalités, soit de renouvelabilité limitée, soit de disponibilité également limitée.
Là encore, dit autrement : il est nécessaire soit de limiter au maximum leur consommation, soit de réutiliser autant que faire se peut ce qui a été déposé ou qui doit être remplacé, limitant ainsi le recours à du matériel “nouveau”.
Ceci est d’autant nécessaire que chaque prélèvement, chaque transformation, chaque raffinage, chaque fabrication nécessite de l’énergie pour son accomplissement et émet des Gaz à Effet de Serre lors de ces opérations, contribuant ainsi au dérèglement climatique, à la dégradation de notre biotope et à l’appauvrissement de la biodiversité.
Dans cet article nous allons nous intéresser à ce qui est extrait, à ce que ces éléments, isolés ou entrant dans une composition ou un ensemble plus complexe deviennent ou à ce que les matériaux qui les composent deviennent.
Destruction, recyclage, réemploi, surcyclage : ce que devient vraiment un matériau en fin de vie
Quand on déconstruit totalement ou partiellement un bâtiment, quel qu’ait pu être son emploi, sa destination ou son usage, ce qui en est enlevé, extrait, remplacé doit être géré.
Quand on dépose une isolation, qu’on remplace des menuiseries ou qu’on démolit pour reconstruire, ces matériaux partent quelque part.
L’économie circulaire promet de les valoriser au mieux : recycler, réemployer, offrir une seconde vie. Les mots sont partout. Encore faudrait-il les départager, car derrière ces termes se cachent des destins très différents pour ces matériaux.
Quarante ans de chantiers m’ont appris à regarder ce qu’on en fait en fin de vie. Voici le classement que je vous propose, du moins noble au plus noble.
Les quatre destinations possibles d’un matériau
Le déchet ultime, d’abord. On ne peut rien en faire, rien de rien. On le confie à des spécialistes qui trient, et une partie non négligeable finit enfouie.
Le recyclage, ensuite. On donne au matériau une seconde vie, le plus souvent avec une dégradation, une baisse dans la “noblesse“ de l’utilisation : il entre dans un nouveau cycle, moins noble que le premier.
Prenons l’exemple de certains matériaux qui vont être incinérés. Les brûler peut permettre d’en tirer une capacité “d’énergie chaleur“, donc une sorte de recyclage en combustible (par exemple pour produire des liants dans la phase calcination de certains de leurs composants). Cependant cette opération génère parfois des émissions délétères, notamment des dioxines : autour de certains incinérateurs, les occupants ont interdiction de manger les légumes de leur propre terrain. Autre méfait : une odeur, c’est un COV dans l’air. Si on la sent, c’est que quelque chose s’y trouve et qui ne devrait peut-être pas s’y trouver…
Le réemploi : on réutilise l’élément exactement dans la même fonction. Une baignoire en fonte démontée avec précaution, stockée, revendue : elle retrouve une seconde vie en tant que baignoire.
Le surcyclage, enfin : on fait monter le matériau en noblesse. C’est le haut du classement.
Pourquoi le recyclage est le plus souvent une descente
Prenons le béton. On le concasse, on en extrait la ferraille… on pourrait se servir du concassé en tant qu’agrégat pour refaire du béton… mais un béton doit, de plus en plus, répondre à des qualités bien précises. Or un béton contient déjà au minimum : du sable, du gravier et un liant, avec des dosages et des granulométries propres à chaque usage : fondations, pilier, linteau, mur porteur, chape, etc. Un concassé est déjà un assemblage d’éléments et si un béton peut présenter une apparence identique à un autre béton, très généralement sa composition diffère en terme de proportions d’éléments, impossible de disposer d’une composition connue, maîtrisée et uniforme en employant du concassé provenant d’un autre béton.. Le concassé ne sera donc quasiment jamais utilisé pour produire du béton neuf. Il finit surtout en remblais et en routes. C’est utile, cela évite d’ouvrir de nouvelles carrières. Mais c’est un recyclage, l’usage n’est plus aussi noble. Pour reconstruire un volume identique de bâtiment identique et de même nature, il faudra extraire à nouveau des agrégats…
La laine de verre est plus instructive encore. Avant 1998-1999, elle ne contenait pas de sel de bore. Aujourd’hui, elle en contient 10 à 12 %, ajoutés pour des raisons de risques sanitaires et de classification au niveau du risque cancérogène. C’est un produit reprotoxique dont il faut maîtriser l’usage.
Le piège : quand on dépose un isolant, on ne connaît pas sa date de fabrication. Recycler une laine de verre d’avant 1998 mélangée à une récente oblige à rajouter du bore, et la dose peut monter jusqu’au double. Personne ne nous le dit, mais c’est comme ça. J’ai relayé un article relatant la présence de sel de bore dans la laine de verre. j’ai aussi relaté la présence de sel de bore dans la composition de certaines laines de verre dans article sur la ouate de cellulose… je n’ai jamais été démenti par un fabricant.
Le polystyrène, même histoire : recyclable en théorie, mais les compositions et les dangerosités diffèrent selon la date de production, notamment à cause d’ignifugeants dont la présence est aujourd’hui très contrôlée et fortement réduite (présence de HBCDD). On ne peut pas tout mélanger, ni réutiliser pour les mêmes usages.
Le polyuréthane, bis repetita pour d’autres raisons, le recyclage prétendu est abusif, bis répétita de la part des professionnels de la fabrication de cet isolant !
Le réemploi : la bonne idée qui demande de l’exigence
Le réemploi, c’est démonter avec précaution, stocker (la pluie convient à une baignoire en fonte, un parquet nécessite d’être stocké dans un local hors d’eau), transporter, coordonner la dépose et la réutilisation. Tout cela représente du temps, de la manipulation, et parfois un coût supérieur au neuf.
Les garanties, aussi, sont plus délicates. Un artisan qui vend du réemploi n’a pas de garantie fabricant à transmettre : son assureur peut lui demander une surprime, qui se répercute bien évidemment sur le prix final. Côté promoteur, l’élément de réemploi doit être garanti deux ou dix ans selon sa destination, et l’assureur calcule le risque en conséquence… lorsqu’il l’accepte.
Il faut d’excellents artisans pour réaliser tant la dépose que la repose : sur un même chantier comportant plusieurs lots, ils peuvent être amenés à utiliser des équipements différents, de provenances différentes : ils doivent maîtriser des matériels conçus différemment, qui ne se manipulent pas avec les mêmes précautions. Tous ne le pourront pas. J’espère qu’une majorité le pourra.
L’exemple qui me frappe toujours : les chambres froides des Halles de La Villette à Paris, construites à la fin du XIXe siècle, comptaient parmi les plus modernes du monde à l’époque de leur entrée en fonction à la fin du XIXème siècle, après celles de Chicago. Elles étaient isolées au liège. La chose est peu connue et n’a pas été portée à la connaissance du grand public car, a priori, de moindre importance eu égard au chantier monstrueux du percement de ce qu’on a, à l’époque de leur déconstruction, appelé “le trou des halles“ : au démontage, après plus de cent ans d’utilisation, ce liège était en état parfait. Il a été revendu et réutilisé dans la même fonction d’isolant. Comme quoi ça peut arriver, et c’est très bien quand on peut le faire.
Le surcyclage : donner plus de noblesse au matériau
Le surcyclage, c’est le top du top. Un exemple que j’aime : les bâches qui protègent les échafaudages lors de travaux sur des façades en ville. Elles résistent à l’eau, aux intempéries, aux projections, elles sont souvent chargées de messages et dessins divers. Une fois découpées, elles deviennent des sacs durables et beaux, un usage plus long et plus noble que la publicité ou la protection de chantier. Autre forme : des luminaires composés d’éléments issus de démontage, moins nobles à l’origine, montés en objets qui durent.
La nature ne connaît pas le déchet
Je le dis en toute fin, et c’est peut-être l’essentiel : le déchet, et particulièrement le déchet ultime, est une invention de l’homme. Dans la nature, tout est réutilisé : une pierre cassée ressert, les éclats ont leur fonction, la matière nourrit animaux, plantes et micro-organismes. Ce qu’on nomme “déchet“ et qui ne trouve aucun usage en fin de vie est d’origine humaine. Ne nous voilons pas la face : la responsabilité nous en incombe.
On nous dira que remblayer une carrière, c’est la reboucher, qu’on remettra de la terre et qu’on refera de l’agriculture. Oui. Mais ce qu’on a mis dedans n’est pas ce qu’on en a extrait.
Alors si vous avez la conviction et la possibilité, allez vers le réemploi. Sachez simplement que ce n’est pas forcément aussi simple qu’on veut nous le laisser croire.
Pour aller plus loin
- Le recyclage de la laine de verre est-il si écologiquement pertinent ? : https://www.soigner-l-habitat.com/le-recyclage-de-la-laine-de-verre-est-il-si-ecologiquement-pertinent/
- Tout savoir sur la ouate de cellulose (le sel de bore en détail) : https://www.soigner-l-habitat.com/tout-savoir-sur-la-ouate-de-cellulose/
- Gestion des déchets du bâtiment : les décisions qui s’imposent : https://www.soigner-l-habitat.com/gestion-des-dechets-du-batiment-les-decisions-qui-simposent/
- Polystyrène écologique : Knauf aurait-il réussi l’incroyable ? : https://www.soigner-l-habitat.com/polystyrene-ecologique-knauf-aurait-il-reussi-lincroyable/
La vidéo complète (25 min) :